Alors que sur les 160 000 tentatives de suicide annuelles, 50 000 sont le fait de personnes de moins de 24ans, la prise en charge de ces jeunes en souffrance n’est pas à la hauteur, dénonce Marie Choquet, de l’Inserm. Et pour cause : 9 tentatives sur 10 ne donnent lieu à aucune hospitalisation et à aucun suivi. Sachant que près de la moitié d’entre eux récidivent, que 72% se mutilent volontairement et qu’il s’agit de la deuxième cause de mortalité des 15/24ans, il y a de quoi s’alarmer. Surtout quand on sait que dans le mois précédent le passage à l’acte, 60% à 70% avaient pourtant consulté.
Parmi toutes ces personnes en souffrance, il en est pour qui leur orientation sexuelle - niée et refusée par leur environnement - est un élément important dans ce qui les a conduit à cet acte. C’est sur cet aspect spécifique que nous souhaitons apporter notre contribution au travail engagé.
La théorie et la pratique convergent vers la mise en évidence d’une forte corrélation entre le mal-être des adolescents attirés par une personne de même sexe et le passage à l’acte, phase ultime de la négation de l’existence.
Les jeunes attirés par une personne de même sexe se suicident beaucoup plus que les jeunes hétérosexuels.
A cet égard, la conclusion de la recherche menée par M. Dorais chercheur à l’Université de Laval au Québec est éloquente : Si nombre de jeunes ont pu compter sur le support de leurs proches ou de leurs pairs dans l’acceptation de leur homosexualité, d’autres ne trouvent pas la force suffisante pour mener ce combat et cherchent à mettre fin à leur jour, constate-t-il.
Pourquoi avons-nous si peur de reconnaître et de nommer une réalité de plus en plus documentée ?
• LES ETUDES
Selon les études disponibles, surtout nord-américaines, sur les tentatives de suicide, les jeunes homosexuels, bisexuels ou identifiés comme tels présentent des risques de 6 à 16 fois plus grands que leurs collègues hétérosexuels.
On pourrait citer trois études majeures traitant de la question du suicide chez les jeunes homosexuels ou bisexuels, en comparant ces jeunes à leurs pairs hétérosexuels.
Etude de Bell et Weinberg en 1978 :
Les auteurs estiment que les jeunes hommes homosexuels sont, à l’âge de 20ans, environ 13 fois plus susceptibles que les hommes d’orientation hétérosexuelle de commettre un acte suicidaire.
Etude de Bagley et Trembay en 1997 :
Les auteurs de l’étude concluent que les jeunes hommes d’orientation homosexuelle ou bisexuelle de 18 à 27ans sont presque 14 fois plus à risque de tenter de se suicider que les jeunes hommes d’orientation hétérosexuelle.
Etude faite par Gary Remafedi en 1998 :
Les jeunes hommes de 13 à 18ans qui se déclaraient ouvertement homosexuels ou bisexuels rapportaient 7 fois plus souvent avoir fait des tentatives de suicide qu’un groupe témoin composé de jeunes homme hétérosexuels présentant le même profil sociodémographique.
En fait :
Ces études - et l’expérience de notre jeune association - ne nous conduisent pas à affirmer qu’une orientation homosexuelle ou bisexuelle mène au suicide.
Ces études suggèrent en réalité qu’une orientation homosexuelle ou bisexuelle accroît ou ajoute des facteurs de risque particuliers en regard des conduites suicidaires.
C’est une dimension particulière (son orientation sexuelle différente de la majorité de la population) dans l’histoire d’une personne qui amène celle ci à faire face aux réactions de ses proches, de son entourage. Lorsque ces réactions expriment le rejet, la négation de l’autre, le mépris quand ce n’est pas le harcèlement psychologique ou la violence, cela peut fragiliser fortement la personnalité et être un élément principal suffisant, conduisant à tenter de se supprimer. Cela peut aussi venir se rajouter à d’autres dimensions d’une personnalité fragilisée par d’autres aspects de sa vie relationnelle et être un élément déclenchant bien que non déterminant.
Des études ont montré que le recours au suicide est plus fréquent chez les jeunes homosexuels que dans la population adolescente en général. Comment l’expliquer ? Quelles solutions faut-il mettre en œuvre face à la souffrance de ces adolescents ?
C’est ce que nous souhaitons mettre en évidence dans cette note qui constitue la synthèse des recherches engagées pour confirmer l’intuition qui a conduit à la création de notre association et pour structurer notre réflexion et notre programme d’action.
• LA PRATIQUE :
Le Docteur Xavier Pommerau avance des chiffres chocs : un quart des adolescents qu’il accueille dans son unité après une tentative de suicide déclarent une attirance pour une personne de même sexe. (Centre ABADIE de Bordeaux)
Ces propos sont confortés par une enquête de l’Institut de Veille Sanitaire de Saint-Maurice menés durant l’année 2000.
Les témoignages recueillis par notre association et par d’autres associations de terrain, parmi lesquelles SOS-HOMOPHOBIE, témoignent de cette souffrance.
Au delà du suicide, on observe également une plus grande tendance aux comportements sexuels à risque, une tendance à la consommation de drogue et d’alcool ainsi qu’une conduite dangereuse.
• LES SOURCES DE CETTE DETRESSE :
La majorité des tentatives de suicide chez les jeunes hommes homosexuels ou bisexuels surviendraient au cours de l’adolescence ou au début de la vie adulte, alors que les jeunes se trouvent isolés, sans groupe social d’appartenance, aux prises avec un rejet réel ou anticipé de la part de ses pairs, du milieu familial, voire avec une culpabilité et une homophobie intériorisée.
Plus un jeune découvre tôt ses attirances homosexuelles, plus il est désemparé et à risque de suicide.
De nombreuses études font état de la violence psychologique et physique vécue par les jeunes gais, lesbiennes ou bisexuels ou les jeunes en questionnement, mais aussi par tous ceux qui, quelle que soit leur orientation sexuelle, ne correspondent pas aux stéréotypes de masculinité ou de féminité. Les impacts de cette violence sur la santé et le bien¬-être de ces jeunes sont grands : isolement, détresse psychologique, décrochage scolaire, consommation abusive de drogues et d'alcool, comportements sexuels à risque, dépression, voire suicide.
• ISOLEMENT ET HARCELEMENT :
La période de la découverte de leurs sentiments est souvent vécue dans l’isolement et la clandestinité.
Ces adolescents sont harcelés dès le plus jeune âge, notamment à l’école et par leur entourage, à cause de leur correspondance à un certain stéréotype hétérosexuel.
Les jeunes qui découvrent leur orientation sexuelle non hétérosexuelle se retrouvent trop souvent rabaissés, désemparés et seuls, à cause de l’image que la société renvoie de l’homosexualité, et du peu d’information, voire de l’absence d’information, donnée à ce sujet, notamment dans leur environnement scolaire.
La désapprobation du milieu scolaire est souvent couplée d’un rejet de la part du milieu familial.
Ainsi, une étude américaine citée par Ryan et Frappier – 2000 – révèle que 45% des jeunes gays et 20% des jeunes lesbiennes ont été victimes d’insultes ou maltraités.
La peur de l’incompréhension de l’entourage familial, amical et scolaire apparaît dés lors, comme un obstacle insurmontable.
Comme le souligne Monsieur le Premier Ministre, « l’isolement engendre des conséquences au plan social. Toutes les études montrent que c’est un facteur déterminant des processus d’exclusion. »
Parmi les causes de l’isolement, il y a celles liées à la découverte d’une orientation sexuelle différente et l’image de soi renvoyée dégradée par l’environnement.
Toujours selon Monsieur Raffarin, « Le sentiment d’abandon et de dépréciation accélère la dépendance et favorise les situations de vulnérabilité physique et psychique, ce qui est propice à la maltraitance et au suicide. »
• PRESSION SOCIALE ET FAIBLE ESTIME DE SOI
La pression sociale conduit à un conflit intérieur hautement préjudiciable à la santé de ces jeunes.
Les jeunes sont confrontés à de nombreuses pressions dans le but d’une adhésion au modèle hétérosexuel dominant. Cette adhésion est trop souvent subie et conduit ainsi à l’émergence de problèmes psychologiques – dont la dépression – et au développement des comportements suicidaires.
Or, l’homosexualité n’est pas un choix.
Le sentiment d’inadéquation personnelle ou sociale et la difficulté de s’accepter comme étant d’orientation homosexuelle ou bisexuelle contribuent aussi à ce qu’un jeune entretienne une pauvre estime de lui-même. Tout cela entraîne un repli sur soi et un sentiment de solitude.
Cette très faible estime de soi est due à l’image négative de l’homosexualité, aux rejets vécus, à la dépréciation quotidienne et aux difficultés de socialisation avec les autres jeunes et avec l’entourage en général.
Les adolescents disposent de peu de modèles auxquels se raccrocher et ces jeunes se construisent sans modèle positif. L’homosexualité est encore associée à une image négative et les adolescents doivent composer avec cette réalité pour se construire une image positive d’eux-mêmes. L’absence de modèles positifs offerts à ces jeunes conduit à un déni de leur propre personne et à une homophobie intériorisée qui peuvent aller jusqu’au désir de mourir.
Ainsi, Le taux de suicide chez les jeunes homosexuels n’est pas le résultat d’une particularité intrinsèque au sujet homosexuel, mais la réponse individuelle à une stigmatisation sociale négative.
Le rejet social conduit à une fable estime de soi et constitue une cause de suicide non négligeable.
Il ressort également de l’étude américaine citée par Ryan et Frappier – 2000 que près de 33% de ces adolescents jettent un regard négatif sur eux-mêmes ou croient qu’ils n’ont pas autant de valeurs que les autres personnes.
Les adolescents ont alors le sentiment qu’on aimerait mieux qu’ils n’existent pas puisqu’ils ne se conforment pas à ce qu’on voudrait qu’ils soient.
L’homosexualité ou la bisexualité ne sont pas la cause de suicides ou de tentatives de suicide. Ceux-ci sont principalement la faible estime de soi et l’exclusion sociale.
En revanche, ces sentiments et comportements sont liés, dans la grande majorité des cas, à leur sexualité.
Extrait de Mort ou fif de Michel Dorais :
Les jeunes homosexuels ou bisexuels ne voient plus aucune perspective d’avenir devant eux. La non reconnaissance sociale de leur existence et de leur réalité, voire le rejet qu’ils subissent, contribuent grandement à provoquer leurs tendance puis leurs tentatives suicidaires.
Le suicide chez les jeunes homosexuels ou bisexuels est la conséquence directe et prévisible de l’absence de place qu’ils ont dans la société.
• QUE FAIRE :
Les seules études comparatives existantes sur une population importante ont été menées dans un contexte nord américain. En France, il y a eut récemment le travail mené par Eric Verdier et Jean Marie Firdion («homosexualités et suicide ») sur un nombre limité d’interviewes. Une connaissance plus fine de la situation française est nécessaire. Le soutien de l’Etat à une recherche approfondie pour mieux identifier cette dimension spécifique est souhaitable.
Mais il n’est pas nécessaire d’attendre les conclusions de travaux scientifiques de fond pour s’attaquer à l’indifférence et à la négation qui prévalent lorsqu’il est question de vécu homosexuel ou bisexuel chez les jeunes.
Ces jeunes ne reçoivent que peu d’aide, sinon aucune, des organismes qui desservent la population adolescente, alors qu’ils composent une sous-population aux besoins criants.
Plusieurs actions peuvent être soutenues dans un avenir proche
:
• LES GROUPES D’ENTRAIDE
Ces jeunes apprécient énormément discuter de leurs sentiments et faire part de leur expérience : trop rarement en ont-ils l’occasion.
Des lieux où l’on puisse parler librement de l’homosexualité dans les lycées, les universités et les services sociaux municipaux s’avèrent nécessaires.
Il convient de soutenir et de reconnaître les associations oeuvrant contre l’intolérance en matière d’attirance sentimentale et sexuelle.
• L’ECOLE
L’Ecole, dans son rôle de socialisation manque actuellement à son devoir de faire en sorte que chaque enfant ou adolescent s’y sente accueilli et surtout en sécurité.
Aucun programme n’existe pour faire place à la réalité homosexuelle ou à la diversité sexuelle.
Selon SOS HOMOPHOBIE, l’homosexualité est tout simplement occultée en milieu scolaire, ou alors présentée de manière péjorative. Ainsi, les adolescents qui se découvrent homosexuels n’ont que peu de repères pour se construire positivement.
Il convient d’être vigilant quant aux livres présents dans les bibliothèques et de promouvoir des réelles formations en direction des personnels éducatifs.
L’école est prioritairement le lieu pour faire changer les mentalités. On y prodigue déjà un apprentissage sur la tolérance mais uniquement par rapport au sexisme et au racisme. L’orientation sexuelle n’y est pas encore évoquée.
• LES MEDIAS
Les médias (en particulier ceux du Service Public) devraient être sensibilisés à la présentation d’images positives de l’homosexualité à tous les âges de la vie et repousser les images caricaturales ou totalement détachées de la réalité quotidienne vécue par le plus grand nombre.
L’homosexualité ne devrait plus être occultée dans les ouvrages à destination d’un public adolescent ou dans les séries et productions télévisuelles.
Enfin, et c’est un des objectifs de notre association :
• STRUCTURE EXPERIMENTALES D’HEBERGEMENT ADAPTEES
Des structures d’accueil et d’hébergement pour les jeunes homosexuels pour qui la situation devient intolérable doivent voir le jour.
La France accuse, dans ce domaine, un retard considérable eu égard aux actions menées dans les autres pays européens, notamment en Angleterre.
CONCLUSION :
On peut donc imaginer que si la société modifiait son regard sur l’homosexualité adolescente, les tentatives de suicide de cette population spécifique tendraient à diminuer... mais l’évolution des mentalités ne se décrètent pas et nous n’attendons pas un changement par le simple fait d’exprimer un tel vœu...
Beaucoup reste à faire pour ces jeunes si l’on veut qu’ils sentent qu’ils ont une place dans notre société et qu’ils ont droit au bonheur eux aussi.
Les suicides révélés ou les tentatives de suicide chez ce groupe ne sont que le signe alarmant d’un besoin de reconnaissance sociale.
Plus que les autres jeunes, les jeunes d’orientation homosexuelle ou bisexuelle représentent donc un sous-groupe d’individus dont la vulnérabilité est accrue par le simple fait d’appartenir à deux catégories de personnes à haut risque suicidaire : celui des jeunes et celui des personnes ayant un attrait sentimental et/ou sexuel pour une personne de même sexe.
Plusieurs actions sont possibles pour accompagner et soutenir les jeunes concernés pour qu’ils ne sentent plus isolés et pour qu’ils développent en eux la force indispensable pour faire face aux regards négatifs et culpabilisants. Personne ne peut faire à leur place le chemin nécessaire pour qu’ils se sentent dignes d’être aimés en s’aimant d’abord eux-mêmes, mais il est possible de développer les appuis possibles pour qu’ils développent cette confiance en eux, condition indispensable pour une vie autonome et responsable, pour être acteur de sa propre vie et acteur de la vie sociale.